Pourquoi la Marche est-elle si importante (par Tenzing Sonam, le 22 juin 2008)
Tenzing Sonam est réalisateur de films et écrivain. Basé à New Delhi, il co-dirige White Crane Films.
La ‘Marche du Retour au Tibet' s'est terminée il y a trois jours à l'orée de la ville frontalière de Darchula, éloignée de tout, enchâssée dans les collines de l'état d'Uttarakhand. C'est là que
les cinquante derniers marcheurs se sont rendus pacifiquement - très émus et leur passion toujours vive - à plusieurs centaines de policiers qui leur bloquaient la route.
Ayant filmé par intermittence toute la progression de la Marche, de son lancement à Dharamsala jusqu'à sa conclusion à Darchula, et ayant vécu 14 jours auprès des marcheurs dans leur campement
encerclé par la police à Seraghat puis à Banspatan, j'estime que le sens de cette Marche va bien au delà de la question de savoir si elle a atteint ou pas son objectif officiel de pénétrer au
Tibet.
A son humble niveau, la ‘Marche du Retour au Tibet' pourrait très bien indiquer un tournant dans la politique des Tibétains en exil. Elle pourrait faire date en effet comme la
première véritable opération démocratique initiée et conduite par de simples Tibétains cherchant désespérément le moyen de contribuer à la Cause Tibétaine en dépit des critiques, et parfois même
de la condamnation, émises par certains de leurs dirigeants.
Cinq ONGs tibétaines, qui ensemble mobilisent une part importante de la diaspora tibétaine, ont réussi à s'unir sous la même bannière - la campagne "Tibetan People's Uprising Movement"
(Mouvement de Soulèvement du Peuple Tibétain) - et à mener à bien ce plan d'action, alors qu'elles ne partagent pas exactement les mêmes orientations politiques. Sur ce seul point
c'est déjà une réussite. Trop souvent parmi les exilés nous avons vu le grand dessein d'agir pour la Cause Tibétaine être sacrifié au profit de mesquines querelles intestines ou de disputes entre
personnes.
Il n'a pas été facile pour ces cinq organisations de collaborer ainsi, en raison notamment des divergences existant à l'intérieur de certaines d'entre elles, des voix s'élevant contre cet effort
de coopération et s'évertuant à le rabaisser.
Mais la ‘Marche du Retour au Tibet' a démontré que lorsque chaque organisation met de côté ses différences et unit ses forces sur un projet commun d'intérêt supérieur, non seulement ces ONGs
parviennent à coopérer réellement, mais en plus elles se trouvent alors en position de recueillir le soutien et l'implication d'une part beaucoup plus large de la communauté tibétaine.
Au cours du ‘siège' de Banspatan, j'ai eu le privilège de pouvoir observer de près les marcheurs et de partager certaines de leurs épreuves et péripéties. Ce qui m'a impressionné en premier,
c'est le fait qu'ils forment à eux tous un échantillon vraiment représentatif de la diversité de la société tibétaine: le plus jeune avait 17 ans, le plus âgé environ 70 ans; on trouvait à la
fois de nouveaux arrivants du Tibet, et d'autres ayant vécu toute leur vie en exil; on pouvait voir des moines et des nonnes, à côté de laïcs; et, plus intéressant, on voyait côte à côte
d'ardents défenseurs de l'indépendance et des partisans de la "voie médiane" pour une réelle autonomie (à l'intérieur de la Chine).
Il régnait un fort esprit de solidarité entre les marcheurs et cela s'exprimait parfois de manière surprenante. Ainsi, lorsque la police est intervenue pour la première fois en déployant toutes
ses forces dans une tentative d'intimidation - après quoi elle se retira - les marcheurs exprimèrent spontanément leur soulagement par une kyrielle de chants et de danses. De jeunes moines,
qui peu de temps avant s'étaient échappés de la région de Tawu au Kham, se remémoraient les chansons et les danses de leur enfance. Et les autres moines ne tardèrent pas à se joindre à eux.
Une ronde (Toepa gorshay) se forma et tout d'un coup on vit les Amdowas et les Khampas du groupe main dans la main avec leurs cousins tibétains de la région centrale, marquant la cadence avec
entrain. La tension qui avait plané au dessus du campement se dissipa bien vite. On ne pouvait que s'interroger sur le comportement à venir des observateurs de la police et des villageois du coin
dans cet atmosphère de carnaval, juste après l'intense épreuve de force.
Pour ma part, je trouvais que la scène avait un caractère profondément tibétain. En les regardant tous, je réalisais au fond de moi toutes ces choses que nous étions en train de perdre et qui
distinguent notre peuple et notre nation.
Les journées étaient torrides à Banspatan et au cours de ces longs après-midi suffocants, on discutait ferme sous les tentes. J'ai filmé l'un de ces débats : un groupe de moines était engagé
dans une discussion d'une passion et d'une férocité telles qu'un observateur non averti aurait pu croire qu'ils allaient en venir aux mains. Se bousculant et se repoussant les uns les autres
comme dans un intense débat dialectique, ils comparaient en fait les avantages respectifs des stratégies de la voie médiane et de celle de l'indépendance, quant à l'orientation de la résistance
des Tibétains.
Les partisans de chaque option tenaient bon en essayant de convaincre les autres de la justesse de leurs arguments, tandis que des curieux s'invitaient parfois au débat munis de leurs propres
raisonnements. Ce n'était pas qu'un fait occasionnel : au cours des jours suivants j'ai pu voir le même type de joute oratoire se multiplier sous les tentes, avec des approches diverses mais
toujours avec le même enthousiasme et la même excitation. De tels débats passionnés et ouverts sur l'orientation à suivre pour notre mouvement politique sont encore rares dans notre communauté en
exil. Mais c'est le signe que les choses sont peut-être en train d'évoluer, et cela me donne encore plus de courage.
Avant que la Marche ne commence à Dharamsala j'ai interrogé plusieurs marcheurs. L'une de mes questions portait sur ce qu'ils décideraient de faire si le Dalai Lama leur demandait d'arrêter la
Marche. Parmi mes interlocuteurs il y avait aussi bien des moines, des nonnes que des laïcs, ainsi que des jeunes et des vieux. Et pratiquement aucun activiste radical. A l'inverse, c'était
plutôt de simples Tibétains, tous dévoués et loyaux disciples de leur leader spirituel.
Bref, chacun d'entre eux répondit sans hésiter qu'il poursuivrait la Marche quoi qu'il arrive. Ils avaient pris un engagement et ils étaient déterminés à le tenir. Ils estimaient prendre part à
une action non-violente bénéfique pour la cause tibétaine dans son ensemble.
Leur détermination fut rapidement mise à l'épreuve lorsque le tout récent Comité de Solidarité(*), puis le Dalai Lama lui-même, demandèrent aux organisateurs d'arrêter la Marche. Mais, malgré les
pressions, la Marche continua. J'ai alors une nouvelle fois interviewé plusieurs marcheurs sur ce qu'ils pensaient de cette apparente opposition à la volonté du Dalai Lama, et je fus frappé de la
maturité politique de certaines de leurs réponses.
Le Dalai Lama, dirent-ils, est tenu par son infinie compassion à s'intéresser à ce qui est bon pour l'ensemble de l'humanité. Voilà pourquoi il ne peut soutenir aucune action qui pourrait devenir
conflictuelle, que ce soit vis-à-vis des autorités chinoises ou indiennes.
Par ailleurs, ils se devaient de faire quelque chose et, tant que leur motivation restait saine et leurs actions résolument non-violentes, ils avaient la certitude de ne pas être en contradiction
avec les vœux de leur leader.
La ‘Marche du Retour au Tibet' est l'une des rares fois où des Tibétains du peuple ont marché, littéralement, au rythme de leurs propres convictions. En cela, ce mouvement fait écho à
l'esprit du soulèvement de mars 1959 à Lhassa quand des milliers de Tibétains, dans leur tentative de protéger le Dalai Lama, refusèrent de quitter le palais du Norbulingka malgré les appels de
leur leader.
Cela répond aussi à l'objectif annoncé du « Tibetan People's Uprising Movement » (Mouvement de Soulèvement du Peuple Tibétain) qui est de raviver l'esprit du Soulèvement de
Lhassa et de contribuer à mettre fin à l'occupation illégale du Tibet par la Chine, et ceci en suivant une démarche totalement non-violente.
Ce matin là à Darchula, quand le dernier des marcheurs fut porté dans un bus de la police et conduit en dehors de l'état d'Uttarakhand, j'ai ressenti de la tristesse et en même temps de
l'optimisme. Ce à quoi je venais d'assister témoignait moins de la fin d'une opération spécifique que du début d'une ère caractérisée par un sens nouveau de la responsabilité individuelle et de
l'activisme politique.
Nul ne sait comment et quand la situation des Tibétains trouvera une solution, mais ce que nous pouvons faire - nous, les exilés tibétains - c'est de renforcer nos structures démocratiques en
exerçant réellement nos droits à la libre expression et à l'action. A longue échéance, l'existence d'un système démocratique fort dans la communauté en exil peut constituer l'une des seules
sources d'espoir et d'encouragement pour les Tibétains vivant au Tibet.
(*) Solidarity Committee: associe des membres du parlement tibétain en exil et du gouvernement (Kashag).
de D. (Dharamsala)