Occupé depuis 1950 par le régime communiste chinois, le Tibet provoque un engouement peu commun dans l’opinion publique occidentale. Son chef spirituel exilé, le dalaï-lama, diffuse à travers le monde le cri de désespoir d’un peuple oppressé, dont la culture persiste hors de ses frontières. Claude Levenson, journaliste et auteure de la biographie française officielle du dalaï-lama est l’un des témoins privilégiés de cette lutte. Elle revient sur cette lutte pacifiste.

Dans le cadre du festival « Les Orientales », la journaliste, interprète et écrivain spécialiste du Tibet nous livre sa précieuse analyse quant à la situation de la province chinoise. Dimanche 28 juin, après la diffusion du documentaire « Tibet Libre : Kalachakra » (Mona Lisa Production, 1998), les festivaliers de Saint-Florent-le-Vieil (49) ont échangé avec la réalisatrice Jeanne Mascolo, Jean-Claude Buhrer, journaliste au Monde et Claude Levenson. Auteure de plusieurs livres sur le sujet, elle a aussi publié la biographie officielle du dalaï-lama en France.

Fragil : Qu’est-ce qui vous a poussée à vous intéresser au Tibet et au dalaï-lama ?

Claude Levenson : Tout d’abord, j’avais déjà des affinités intellectuelles avec la philosophie tibétaine. J’ai rencontré le dalaï-lama pour la première fois à l’occasion d’une conférence de presse à Paris. Nous étions trois journalistes dont mon compagnon, journaliste au Monde. A cette occasion nous avons eu une longue conversation et nous avons échangé un certain nombre d’idées sur le Tibet et sa colonisation. Nous voulions savoir comment les choses se passaient au Tibet et il nous a dit d’aller voir sur place. Nous lui avons répondu que nous aimerions bien, sauf que nous ne pouvions pas étant donné que le Tibet était encore fermé à l’époque. Il nous a alors répondu : « Mais vous irez un jour au Tibet. » Au début des années 80, le Tibet a commencé à s’ouvrir.

 

"La cause tibétaine réunit toutes les causes qui interpellent aujourd’hui l’opinion internationale."


En 1984, nous avons trouvé à Hong-Kong une agence de voyage qui proposait un voyage au Tibet en septembre. Nous nous sommes inscrits et un mois après nous avons reçu les papiers stipulant que le voyage aurait bien lieu. Nous avons été parmi les tous premiers étrangers à entrer au Tibet et à découvrir un très beau pays et un peuple passionnant.

F. : Et quel est votre rapport actuel avec la région autonome du Tibet ?

C.L. : Je m’y suis rendu pour la dernière fois en 2006. Mais actuellement c’est assez difficile à cause des évènements de l’année dernière. Tout est fermé, on ouvre à peine pour du tourisme très encadré. Les journalistes ne peuvent pas s’y rendre.

F. : Pouvez-vous nous expliquer par quels moyens vous cherchez à faire entendre la voix du dalaï-lama, dans votre rôle de témoin ?

C.L. : Témoin du dalaï-lama c’est beaucoup dire. J’essaie de faire honnêtement mon travail de journaliste en fonction de ce qui se passe, de ma connaissance du terrain qui s’est enrichie au cours de mes nombreux voyages et de beaucoup d’entretiens avec le dalaï-lama. Je l’accompagne de manière non-officielle dans certains de ses voyages. J’ai la chance de le rencontrer deux ou trois fois par an. On me considère comme un témoin du dalaï-lama car j’ai écrit sa biographie officielle française en 1987, ce qui a été pour moi l’occasion de le rencontrer très longuement à Dharamsala [ville d’accueil du dalaï-lama en Inde, NDLR] et d’avoir des discussions extrêmement approfondies avec lui. Ceci m’a permis de mieux suivre l’évolution de la cause tibétaine du point de vue des tibétains de l’exil et des tibétains de l’intérieur. En retransmettant ce savoir, j’ai essayé d’ouvrir les yeux de ceux qui veulent bien m’écouter.

F. :Le 7 juin dernier, le dalaï-lama a été nommé citoyen d’honneur de la ville de Paris. Que pensez-vous de ce titre honorifique ?

C.L. : Ca n’a pas un impact réel dans la vie pratique. C’est seulement une reconnaissance des qualités d’un homme exceptionnel, de quelqu’un qui a le courage de ses opinions, qui reste fidèle à celles-ci et qui pratique ce qu’il dit. Vous savez, le nombre de titres honorifiques qui l’ont honoré, surtout depuis son prix Nobel de la paix [obtenu en 1989, NDLR] mais aussi depuis qu’il est en exil, doit bien avoir dépassé la centaine.

C’est une reconnaissance d’une partie de l’opinion dans le monde, de certains responsables qui se trouvent à un moment aux commandes d’un pays démocratique ou de villes et qui répondent à ce mouvement d’opinion en faveur du Tibet. Sur un plan pratique, ça exaspère les autorités chinoises qui veulent à tout prix faire en sorte que ce soit leur version de l’histoire du Tibet qui l’emporte. Mais cela démontre aussi qu’il y a une possibilité de faire passer des idées et que ces idées sont bien reçues par l’opinion. Finalement l’opinion défend des idées justes, c’est-à-dire celles de l’esprit et de la non-violence pour que le monde continue à évoluer.

F. : Comment expliquez-vous cet engouement pour la cause tibétaine ?

C.L. : La cause tibétaine réunit toutes les causes qui interpellent aujourd’hui l’opinion internationale et qu’il faut défendre. Tout d’abord, elle représente la non-violence. Il n’y a qu’un seul moyen de résoudre les conflits : le dialogue. Le dialogue est l’expression de la non-violence.

 

"Le titre de citoyen d’honneur est seulement une reconnaissance des qualités d’un homme exceptionnel (...) Ca n’a pas d'impact réel."


Ensuite dans notre monde qui est soumis aux conflits armés et à un réchauffement climatique de plus en plus grave, le Tibet est aussi l’expression de ces défis. Il ne faut pas oublier que le Tibet est le toit du monde et un exemple représentatif. Il voit son équilibre écologique mis en cause avec les glaciers et tous les grands fleuves qui descendent de l’Himalaya , des hauts plateaux tibétains vers les pays frontaliers tels que la Chine et l’Inde, qui représentent 40% de la population mondiale. Ils dépendent des eaux qui descendent de l’Himalaya, donc c’est un problème écologique capital pour l’Asie et pour le monde. En dehors de ça, je crois qu’une culture qui meure ou que l’on laisse mourir c’est quelque chose de terrible. La question tibétaine peut être prise sous différents angles. Je ne parle pas du respect des droits de l’homme dont le peuple tibétain est privé depuis une cinquantaine d’années.

F. : En parlant de la culture tibétaine, pensez-vous qu’elle se trouve menacée notamment par la répression du régime chinois ?

C.L. : Elle est en grand danger sur place. Une culture coupée de ses racines peut survivre, mais elle sera différente parce qu’elle sera nourrie différemment. Une culture a besoin aussi de son terroir et de son territoire. La culture tibétaine survivra parce que, et ça a été le paradoxe de l’exil, on a pu mieux apprécier les valeurs qu’elle peut nous apporter et elle est donc mieux étudiée, comprise et transmise.

F : Ya-t-il actuellement des raisons d’être optimiste quant à l’indépendance future du peuple tibétain ?

C.L. : L’indépendance, c’est à très long terme. Tous les pays y ont droit. On vit dans un monde dans lequel tous les Etats sont de plus en plus liés entre eux, par l’économie, par la politique. La fameuse métaphore du battement d’aile de papillon qui déclenche une tornade à l’autre bout du monde, elle existe. On la voit réalisée aujourd’hui. Et donc l’indépendance du Tibet à long terme se réalisera sans aucun doute, mais actuellement c’est une notion encore trop lointaine.

 

Propos recueillis par David Joly.