2 novembre 2007
LA CHINE A TOUJOURS MAL AU TIBET
On s'imagine remporter des marchés économiques parce que nous aurons été plus souples, sinon flexibles. C'est faux. Je crois vraiment qu'il faut parler avec tranquillité, sans provocation, avec le respect qui est dû aux autorités de la Chine, mais qu'il faut parler."
C'est du moins ce que déclarait le secrétaire d'Etat chargé de l'action humanitaire, un certain
Bernard Kouchner, le 25 mai 1991 à l'Assemblée nationale, lors d'une rencontre de journalistes internationaux consacrée à la question tibétaine. Et de conclure son allocution d'un sonore: "Rendez vous pour la victoire qui ne saurait tarder!" Des années (lumière?) plus tard, le même Bernard Kouchner, cette fois ministre des affaires étrangères, assure à Pékin le 31 octobre 2007 son homologue chinois Yang Jiechi, selon une dépêche de l'AFP, ne pas "connaître de rendez-vous qui ont été évoqués dans notre pays à ce propos", évitant soigneusement de prononcer ne serait-ce que le mot (qui dérange?) de 'dalaï-lama'.
Du baume à un coeur chinois meurtri par les rencontres successives du célèbre exilé, reçu avec les honneurs, par la chancelière allemande Angela Merkel, les premiers ministres australien et canadien, et même au Congrès américain où George Bush lui a remis une médaille? Ou bien une manière de jouer les naïfs pour parler sans rien dire, faute de savoir sur quel pied danser - à suivre (pour une fois) un bon exemple? Et que voulait dire au juste le fringant ministre en déclarant, toujours à Pékin, "le monde est complexe et la compétition féroce. Mais ni la France, ni l'Europe ne craignent la compétition, nous devons simplement affronter les faits et prendre les mesures appropriées" ?
Et s'il s'agissait enfin de "mesures appropriées" par rapport à la situation du Tibet? Malgré quelques pas de clerc, Bernard Kouchner n'a sans doute pas la mémoire si courte pour avoir oublié ses déclarations de jeunesse. Non seulement Bush père, mais tout récemment Bush fils et les autres n'ont pas plié en dépit des vociférations chinoises et des menaces de la Cité interdite, voire de dérisoires représailles qui ne grandissent guère l'image que veut donner une Chine avide de respectabilité avant les JO de 2008. D'ailleurs, telle est la question à un euro, à un dollar, ou à un yuan: qui se mêle ainsi effrontément des affaires d'autrui? Qui prétend dicter aux autres la conduite à tenir chez eux, recevoir ou non qui l'on juge bon d'inviter? Qui déverse des torrents d'insultes sans raison sur l'un des personnages phares de la société actuelle?
La Chine "très mécontente" des visites du Dalaï-Lama à divers hôtes de par le monde? Et alors?
Faudrait-il féliciter l'actuel patron du Quai d'Orsay d'avoir encaissé sans broncher les propos... hors de propos de son homologue chinois débitant des sornettes du genre: "Nous exprimons notre opposition à ce que des dirigeants de certains pays persistent à rencontrer le dalaï-lama (...) en dépit des démarches solennelles entreprises par la Chine auprès d'eux et en dépit des sentiments nationaux du peuple chinois" ? Et les sentiments des Français qui souhaitent voir et écouter le Dalaï-Lama, qui souhaitent que les Chinois puissent eux aussi vivre en démocratie?
Et surtout, les "sentiments nationaux" des Tibétains, bafoués au jour le jour sur leur propre sol?
Le sentiment de Ronggye A'drak, le nomade de Lithang accusé de 'crime grave, de subversion et de visées séparatistes' pour avoir simplement dit publiquement qu'il était temps que le Dalaï-Lama revienne dans son pays et retrouve les siens? Et les sentiments de son neveu, accusé lui 'd'avoir parlé aux médias internationaux et terni à l'étranger l'image de la Chine'? Et le 'sentiment national' des moines tibétains prisonniers dans leur monastère pour avoir tenté de marquer entre eux l'événement du Capitole? Ou encore le sentiment des Tibétains fugitifs en quête de liberté qui se font tirer dessus une nouvelle fois fin octobre au col de Nangpa - la manière chinoise de marquer le premier anniversaire de l'incident sanglant de 2006 qui avait fait le tour du monde tv. grâce à la présence d'esprit d'un grimpeur cinéaste?
Cette fois-ci, il n'y avait apparemment personne sur place pour filmer, si bien que ce fut un
silence assez général... glacé, ou glacial? Si c'est de "sentiment national" qu'il s'agit, la propagande chinoise est passée maîtresse dans l'art de la manipulation certes, mais qui donc se laisse prendre à ce vilain jeu? Est-ce bien nécessaire de faire un tel affront au ministre français des affaires étrangères, au point de le rendre muet? Sauf à affirmer en conclusion, sourire aux lèvres que "les relations entre la Chine et la France sont excellentes"...
Ces cris d'orfraie à répétition, au mépris des règles élémentaires de la diplomatie internationale avec menaces de rétorsion à l'appui, témoignent avec certitude que la Chine a toujours mal au Tibet et aux droits de l'homme, qu'il est grand temps de regarder les faits et de ne pas détourner les yeux sous couvert d'intérêts plus immédiats. Et que Bernard Kouchner avait peut-être vu juste quand il disait naguère que "le Tibet doit être désormais une préoccupation essentielle." S'il l'a oublié, à d'autres de le lui rappeler. Pour que l'on sache enfin, images ou pas, ce qui se passe réellement sur le toit du monde, ce Tibet réel en voie de sinisation accélérée, à l'heure où tant de responsables de la gestion des affaires du monde se targuent d'avoir mis fin à l'ère de la colonisation et du colonialisme.
C.B.L.
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